Jeudi 26 juin 2025, 6h40, kilomètre 161 de l’A8. Un conducteur de 25 ans traverse le terre-plein central entre Cannes et Mandelieu-la-Napoule. Il roule à contresens. Dans sa voiture blanche, une bouteille de protoxyde d’azote à moitié vide. Dans son sang, 0,74 gramme d’alcool par litre et de la cocaïne.
Ambre, 33 ans, et Clémence, 34 ans, arrivent en face. Infirmières à l’Hôpital privé Arnaud-Tzanck de Mougins, elles font ce trajet ensemble depuis des années. Elles habitent le Var. Comme chaque matin, elles partent tôt pour éviter les bouchons.
Le choc est frontal. Les trois conducteurs meurent instantanément. Seul le passager du véhicule blanc survit, en urgence absolue.
Du protoxyde d’azote dans l’habitacle
Les gendarmes arrivent sur une scène de désolation. Trois corps. Des débris sur des centaines de mètres. Le procureur de Grasse confirme rapidement ce que tout le monde redoute : le responsable roulait avec une alcoolémie proche du coma éthylique, presque 50% au-dessus de la limite légale. Les analyses détectent aussi de la cocaïne.
La bouteille de protoxyde d’azote retrouvée dans sa voiture complète le tableau. Ce gaz hilarant, les jeunes l’utilisent pour planer quelques secondes. Mélangé à l’alcool et la cocaïne, c’est une bombe à retardement au volant.
Avant de percuter Ambre et Clémence, il avait déjà heurté une première voiture. Sans faire de blessés graves. Il a continué sa course folle.
Clémence venait de reprendre après son congé maternité
À l’hôpital de Mougins, le personnel attend deux collègues qui n’arriveront jamais. Clémence venait juste de revenir après la naissance de son troisième enfant. Ses petits ont 5, 8 et 11 ans.
Sa famille écrit à Nice-Matin : « Elle nous a été retirée brusquement, beaucoup trop tôt, fauchée par la plus grande des injustices. Elle était accompagnée de sa meilleure amie et collègue, Ambre, qui laisse elle aussi une famille dévastée. »
Les deux femmes partageaient tout. Le trajet quotidien depuis le Var. Les gardes difficiles. Les pauses café. Les collègues les décrivaient comme inséparables.
L’hôpital organise un temps de recueillement. Une cagnotte en ligne collecte près de 100 000 euros en quelques jours. La direction prévoit un jardin mémorial avec une fontaine. Elle portera leurs noms.
345 morts par an entre la maison et le travail
L’Observatoire National Interministériel de la Sécurité Routière a compté en 2022 : 485 personnes tuées dans des accidents liés au travail. 345 sont mortes sur le trajet domicile-travail. Plus de 70%.
Les moins de 35 ans ? 41% des victimes. Ambre avait 33 ans, Clémence 34. Exactement l’âge des soignants qui enchaînent les gardes et les kilomètres.
Santé Publique France a identifié les infirmiers et sages-femmes comme profession à haut risque d’accident routier. Normal. Ils cumulent tout : horaires décalés, nuits blanches, trajets longs entre les zones où ils peuvent se loger et les hôpitaux.
Après une garde de 12 heures, un soignant prend le volant dans un état de fatigue équivalent à une alcoolémie modérée. Sauf que lui, il n’a rien bu. Il a juste travaillé toute la nuit à sauver des vies.
Le vide juridique total
Ces trajets ? Ils se font hors temps de travail officiel. Donc pas de protection. Pas de navettes organisées par les hôpitaux. Pas d’aires de repos pour récupérer avant de prendre la route. Rien.
Medtech France parle d’un angle mort de la politique de santé. Un trou béant où des soignants meurent régulièrement.
Les syndicats connaissent le problème. L’Ordre National des Infirmiers aussi. Mais dans les négociations, la priorité va toujours ailleurs. Salaires, effectifs, matériel. La route pour aller bosser ? Ce n’est jamais le sujet.
Pas de procès, pas de justice
Le conducteur de 25 ans est mort. Donc pas de procès pénal possible. L’article 6 du Code de procédure pénale est formel : la mort du prévenu éteint l’action publique. Terminé.
Les familles peuvent attaquer l’assurance en civil. Obtenir des indemnités. Mais pas de condamnation. Pas de verdict public qui dit : cet homme a tué.
Sur les réseaux sociaux, des milliers de messages furieux. « Inacceptable de tuer sur la route sous l’emprise de l’alcool et les stupéfiants. Ces délinquants de la route ne sont pas assez punis. Pas de justice en France », écrit un internaute. Des milliers partagent.
Août 2025 : le statu quo continue
Deux mois après. Les enfants de Clémence font leur rentrée sans maman. Le jardin mémorial de l’hôpital sera inauguré en septembre.
Rien n’a changé sur la route entre le Var et Mougins. Les soignants continuent de faire le trajet. Fatigués. Stressés. Sans protection.
Les hôpitaux pourraient organiser des navettes. Créer des espaces de repos post-garde. Proposer des logements temporaires pour les plannings intensifs. Ils ne le font pas.
Les autorités pourraient multiplier les contrôles aux heures où les travailleurs de nuit rentrent chez eux. Cibler les polyconsommateurs qui mélangent alcool, drogue et gaz hilarant. Les moyens manquent, disent-ils.
L’Ordre des Infirmiers pourrait faire de la sécurité routière une priorité absolue des négociations professionnelles. Pour l’instant, silence.
Medtech France demande combien de soignants devront encore mourir sur la route du travail.
Les statistiques 2025 sortiront en janvier 2026. On y comptera Ambre et Clémence. Deux noms de plus dans une liste qui s’allonge chaque année.
Entre-temps, tous les matins, tous les soirs, des milliers d’infirmières prennent leur voiture. Direction l’hôpital ou retour à la maison après une nuit blanche.
La prochaine victime est peut-être déjà sur la route.

